Une tablette pour chaque étudiant: Fausse bonne idée ?

Dernière journée de cours, place lundi au stage de 11 semaines. Enfin ! 🙂

Comme à chaque fin de semestre, nous avons eu le droit à un « bilan » pour ce quatrième et dernier semestre. Au menu, retour sur les changements dans le bâtiment INFO (machine à café, horaires d’ouverture du bâtiment, etc.) (je vous rassure, ce n’est pas le but de cet article) mais notre directrice du département nous a également parlé de quelques projets pour l’année prochaine. Et l’un d’entre eux a retenu mon attention: fournir aux étudiants de 2ème année une tablette.

A première vue, on pourrait se dire qu’il s’agit d’une bonne idée. Après tout, même les écoliers en ont désormais. Et pourtant, je ne suis pas d’accord: c’est une fausse bonne idée.

Pourquoi ?

Tout d’abord, rappelons ce que permet de faire une tablette Android / iOS:

  • Aller sur Internet (web, réseaux sociaux)
  • Consulter sa messagerie
  • Lire des documents PDF / OD* / Word / etc.
  • Jouer

Et rappelons ce que nous sommes censés faisons assidument durant les cours et TP:

  • Effectuer des recherches
  • Prendre des notes
  • Faire les exercices demandés

Vous voyez le souci ? Non ? Je vais vous aider: une tablette ne permet d’effectuer correctement que le premier (Effectuer des recherches). Autrement dit, aller sur Internet (et encore, j’en reparle plus bas). A la limite le second (Prendre des notes). Essayez d’écrire un cours de droit sur un écran tactile, vous reviendrez rapidement au couple cahier + stylo !

Oui mais… à l’heure des MooC, quel intérêt y a-t-il encore à écrire durant un cours ?

Très bonne remarque ! Et c’est là que nous nous rendons compte que ce débat devient dangereux: a-t-on encore un intérêt à faire venir un étudiant en cours (en amphi) alors qu’il peut avoir accès à toutes les ressources (slides, exercices) chez lui, bien au chaud ?

Je dévie rapidement sur ce sujet, ce n’est pas (non plus) l’objectif de cet article: non, il n’est pas/plus nécessaire de faire venir des étudiants assister passivement (le mot est faible) à une succession de diapositives OpenOffice lues, c’est préférable, d’une voix monotone entrecoupée de quelques bâillements.

Voilà, c’est dit. Mon bureau vient déjà d’être envahis par une horde de syndicalistes en colère.

Prendre des notes

Revenons à notre sujet: les tablettes. Partons du principe que les cours en amphi continuent d’avoir lieu et que certains enseignants, dans leur grande bonté, continuent « d’oublier » ou refusent toujours de nous fournir leurs cours, quel qu’en soit le support. Ou encore nous les fournissent incomplets pour nous obliger à écrire (c’est du vécu…). Il va donc falloir prendre des notes.

La tablette bien en main, lançons notre application de prise de note favorite et créons un nouveau fichier / module / note. Et c’est là que la galère commence:  taper un texte sur un clavier tactile est lent sans parler de la difficulté de se relire sur un si petit écran (oui, 7/8″ est petit pour travailler).

Attends, tu ne sais pas qu’il existe des claviers physiques pour tablettes ?

C’est exact, Amazon y dédie même une section entière. Seulement voilà: lorsque vous achetez pour 60, 80, 100 personnes, tout est multiplié (cours d’analyse approfondie, 3ème semestre).

Supposons qu’il s’agisse d’une Nexus 7 (l’IUT en a déjà une douzaine), il va donc falloir rajouter à la facture initiale de ~200€/tablette, ~19€ supplémentaire / tablette pour faire l’acquisition pour chaque étudiant d’un horrible clavier Bluetooth pour Nexus 7.

Je vous épargne les remarques sur ce clavier low-cost on ne peut plus désagréable à utiliser car trop proche de l’écran. Et je n’évoquerais pas non plus l’impact sur la batterie de notre pauvre tablette d’un périphérique Bluetooth allumé toute la journée.

Considérons que ce clavier fait l’affaire. Cela n’aura coûté à notre IUT qu’un bon millier d’euros supplémentaire (au minimum).

Et les stylets?

Les stylets sont effectivement une solution. Mais pour en avoir essayé, on est loin du confort d’écriture avec un stylo sur un cahier. Et l’intérêt d’une tablette me semble être justement de pouvoir effectuer des recherches dans ses notes, de travailler à plusieurs dessus, etc. Autant de choses impossibles avec des notes manuscrites.

En revanche, les stylets sont indispensables si l’on souhaite écrire des formules mathématiques sans perdre de précieuses minutes à fouiller dans les menus de notre logiciel de prise de note préféré.

Et là encore, cela a un coût, les stylets étant de plus en plus rarement livrés avec les tablettes (qui ne les gèrent pas toujours).

Donc tout est réglé ?

Non, il nous reste encore le troisième critère à voir: Faire les exercices demandés. C’est là que tout va se corser:

Commençons par nos fameux cours de droit. Comme à chaque séance de TD, il va falloir chercher des informations, fouiner dans des conventions collectives, etc. Le tout à mettre dans un beau rapport.

Jusqu’à présent, il y avait deux catégories d’étudiants: ceux qui avaient un ordinateur portable et qui le sortaient à l’occasion pour jouer à 2048 travailler. Et il y avait les autres, les démunis, qui devaient se débrouiller avec les moyens du bord; c’est-à-dire attendre que le voisin ou le voisin du voisin trouve la réponse sur son ordinateur puis recopier.

Travailler sur une tablette

Grâce à ces tablettes, tout le monde partirait sur un pied d’égalité, dirait notre énième nouveau ministre de l’éducation. Génial !

Avez-vous déjà essayé de jongler constamment sur votre tablette entre un navigateur web, un lecteur PDF et un traitement de texte ? Et bien testez, vous allez bien vous amuser: après avoir ouvert quelques fichiers bien volumineux et trois / quatre onglets, on perd vite la fluidité vue à la TV. Pour tout dire, la tablette devient rapidement inutilisable (du vécu toujours, sur Nexus 7) et l’on finit par devoir fermer des applications…

Et c’est applicable à n’importe quelle matière dite générale (comprendre, ayant lieu en dehors d’une salle machine).

Autant dire qu’après quelques cours, les tablettes seront vite remisées au fin fond de nos sacs (ou serviront à d’autres activités plus ludiques).

Inutile de vous refaire trois paragraphes sur les cours d’informatique, vous comprendrez aisément que lancer des logiciels indisponibles tant sous Android que sous iOS risque d’être un peu compliqué sur une tablette. Le résultat sera donc le même (au fond du sac).

Mais alors, à quoi vont-elles servir ces tablettes ?

Eh bien justement: à rien ! Et c’est bien là le problème, équiper d’une tablette un étudiant (je parle bien d’un étudiant, pas d’un écolier), qu’il soit en informatique ou dans une autre discipline, ne sert strictement à rien. C’est une pure perte d’argent, rien de plus.

Quelques pistes

Je ne peux prétendre avoir la solution. Je préfère donc vous proposer quelques pistes:

Acheter aux étudiants un ordinateur portable

C’est un peu dépassé, c’est vrai, par nos amies les tablettes, phablettes et autres appareils intelligents mais un ordinateur portable reste une valeur sûre.

  • On peut y installer ce que l’on souhaite. Inutile de rooter son appareil pour accéder au système.
  • On peut exécuter toutes les applications nécessaires pour des études d’informatique (IDE, logiciel de modélisation UML, compilateurs pour toute sorte de langages, hyperviseur de type 2 , etc.)
  • On peut taper avec un vrai clavier (il y a même des touches-raccourcis !).

Messieurs les décideurs, n’oubliez cependant pas qu’un ordinateur portable, au même titre que Twitter en Turquie, ne peut se contrôler: un étudiant (surtout en informatique) réussira toujours à désactiver les éventuels dispositifs de contrôle et autre filtres parentaux que vous décideriez de mettre en place sur sa machine. Prévoyez plutôt la possibilité de monter directement les volumes réseaux (comprendre: sans passer par une interface web). Et pour ce qui est du flicage, il y a largement de quoi faire avec un proxy, un UTM et 802.1X.

Aider les étudiants à acheter un ordinateur portable

Vous aurez remarqué la nuance: nous serions alors plutôt dans le cadre d’un prêt à taux zéro sur 1/2/3 ans. Définissez un montant fixe (par exemple, 500 €) et laissez l’étudiant choisir le modèle de son choix. S’il souhaite le nec plus ultra, il ira compléter de sa poche. Sinon, les 500€ couvriront largement le budget nécessaire pour l’achat d’un PC portable « basique » avec sa sacoche.

Cette solution a ma préférence car elle n’impose rien mais permet à tous de faire l’acquisition d’un portable si besoin est.

Les tablettes Windows

J’ai surtout parlé d’Android et d’iOS. Mais il existe aujourd’hui un troisième type de tablettes: les modèles avec Windows 8.

C’est une solution face au manque cruel d’applications de productivité sur les OS mobiles mais le prix n’est alors plus le même; on passe de 200e à ~400e minimum pour des modèles qui risquent de montrer vite leurs limites avec des applications exigeantes (Eclipse, Visual Studio, etc.). Sans parler de la taille de l’écran qui peut gêner après 4h de programmation, obligeant à scroller sans cesse.

Un modèle parmi tant d’autres: Asus T100 Transformer Book PC portable Hybride Tactile 10.1″ (389€). Il a l’avantage d’inclure le clavier. Mais n’espérez pas pour autant y installer Visual Studio avec 32 Go d’espace disque, il en nécessite 10 Go à lui tout seul, à rajouter à l’espace déjà utilisé par le système (~16 Go).

Ne crachons pas pour autant dessus, utiliser des tablettes Windows peut être une bonne idée pour des filières plus « bureautique » (c’est-à-dire qui ne requièrent pas l’utilisation des usines à gaz citées précédemment).

Si l’université gagne à l’Euro Million, il existe également des modèles bien plus onéreux tels qu’une Surface Pro, aussi puissante qu’un ordinateur portable. On passe alors dans une gamme de prix autour des 1000€ / appareil. Pas pareil.

Reste qu’il faut prévoir en + clavier et stylet sur la plupart.

Finies les salles machines

Dans nos trois cas exposés ci-dessus, nos universités en faillite économiseraient de l’argent sur la durée puisqu’elles ne seraient plus tenues d’investir dans des salles machines.

Des salles qui coûtent cher à mettre en place (achat des ordinateurs, branchements réseaux), à maintenir en état mais aussi à administrer puisque c’est au service informatique (SI) de l’université qu’il incombe de s’occuper des mises à jour, du déploiement d’applications et autres joyeusetés  (sécurité, migration vers Windows 7…). Ne resterait qu’à déployer un réseau wifi correct.

Et pour les étudiants, quelle différence ce serait: finies les versions obsolètes des logiciels, l’utilisation forcée de Windows XP et de Java 6, les applications qui ne fonctionnent pas durant des semaines pour des histoires de licences, etc. Place aux dernières technologies ! 

Le Statu Quo

« Après tout, si ça a marché jusqu’ici, pourquoi changer ? »

Evoluer dans la façon d’enseigner

J’y reviendrai dans un prochain article.

Je vous laisse avec un épisode d’On refait le Mac sur le sujet que je trouve très bien fait:

4 réflexions sur « Une tablette pour chaque étudiant: Fausse bonne idée ? »

  1. J’avoue être mitigé sur l’envie d’investir dans des tablettes pour les étudiants. Actuellement on a des salles machines, donc pour tous les cours de programmation / recherches sur le net / revues de presse (haha…) il y a de quoi faire (sauf lorsqu’on nous demande d’installer des logiciels alors que seul le SI a les droits).
    Qu’apportent les tablettes ? Un environnement Android pour les projets. Pas forcément une mauvaise idée si le département compte progresser sur cette matière ( … ), et les projets étant souvent en groupe être forcé d’utiliser l’ADT n’est pas quelque chose d’agréable … Mais l’intérêt reste limité :/
    L’idée d’aider les étudiants à acquérir un portable serait pour sûr ce qu’il y a de mieux, mais ce n’est pas le même coût car les tablettes ne seront achetées qu’une fois et prêtées aux étudiants le temps de leurs études 😉
    A mon avis l’IUT devrait se renseigner sur des aides possibles / partenariats ou autres, voir le coût que ça aurait et le temps nécessaire pour réunir l’argent afin d’avoir au moins la possibilité de prêter des ordinateurs portables…

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    1. > L’idée d’aider les étudiants à acquérir un portable serait pour sûr ce qu’il y a de mieux, mais ce n’est pas le même coût car les tablettes ne seront achetées qu’une fois et prêtées aux étudiants le temps de leurs études 😉
      Certes, mais il faut les remplacer souvent ces tablettes. Le marché évolue vite, on ne sait pas encore si un modèle acheté aujourd’hui sera capable de faire fonctionner la dernière version d’Android l’année prochaine. Or, je doute que l’université ait le budget nécessaire pour en racheter chaque année.

      Et je parlais d’un prêt à taux zéro, donc le coût final serait faible pour l’Etat (ce n’est pas l’université qui va prêter l’argent). On est loin des sommes à investir pour équiper X étudiants d’une tablette.

      > A mon avis l’IUT devrait se renseigner sur des aides possibles / partenariats ou autres, voir le coût que ça aurait et le temps nécessaire pour réunir l’argent afin d’avoir au moins la possibilité de prêter des ordinateurs portables…
      L’Etat trouve bien de l’argent pour en acheter des milliers à des écoles ou des collèges qui ne s’en servent quasiment pas (source: une directrice d’école primaire, la plupart de ses collègues ne veulent pas se servir de leurs iPad).

      Une première étape serait de proposer des partenariats avec des grand constructeurs, ce que fait déjà un tas d’universités ou d’écoles d’ingénieurs, pour bénéficier de réductions intéressantes.

      Il y a aussi la solution d’imposer l’achat d’un modèle précis. Mais pour l’instant, c’est plutôt réservé aux écoles d’ingénieur privée cette pratique. Pas sûr que le public ait le droit d’ailleurs.

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  2. Je pense qu’acheter une tablette est une mauvaise idée, surtout pour ce genre de fin. Comme décrit dans l’article, la plupart des étudiants l’utiliseront pour jouer ou pour faire autre chose que le cours en lui-même car ce n’est pas spécialement adapté.

    Étant en informatique depuis bientôt deux ans, j’ai pu constater que, malgré le fait que nous – pour la plupart – allons passer toute notre vie à travailler sur l’ordinateur, le papier et le crayon reste une meilleure solution dans bien des cas. À mon goût, il est bien plus intéressant de faire une maquette, un diagramme de classe ou encore un MCD, « à la main » et je doute sincèrement que l’utilisation de ce genre de matériel viendra détrôner ce bon vieux crayon papier.

    Une solution employée au Québec consiste à prêter un ordinateur aux étudiants sous réserve d’une caution. Tous les logiciels dont ils auront besoin sont installés car il suffit d’installer une image avec tout ce qui nous intéresse pour chaque département. Chaque année, les troisièmes années ( le Cégep, équivalent du DUT, s’effectue en trois ans ) rendent leur PC, récupèrent leur caution s’ils ont bien pris soin de l’ordinateur; celui-ci sera formaté et recevra une nouvelle image.

    Cela demande un minimum de confiance mais je pense que lorsque l’on a dépassé la majorité il est grand temps de se responsabiliser. Je n’ai jamais eu vent de personnes ayant détérioré ces machines et ce système fonctionne déjà depuis de nombreuses années. Ils pourront bien sûr jouer avec, mais le fait est que l’ordinateur est déjà prédisposé et bien plus adapté pour une utilisation pédagogique qu’une tablette qui reste un gadget multi-fonctions dont la plupart des applications les plus utilisés sont… des jeux.

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    1. Comme le dit Simon, il est vrai qu’on peut aussi voir ça dans certains collèges / lycées, c’est un comble de ne pas avoir cette chance en étant étudiant en Informatique …

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